Malgré une médiatisation accrue due à la pandémie de Covid-19, la psychologie souffre encore de nombreuses idées reçues. L’une d’elles, particulièrement tenace, tend à considérer la psychologie comme une discipline uniquement thérapeutique. Si de fait, la majorité des personnes rencontre un psychologue lorsqu’un mal s’est déjà déclaré, la psychologie possède de nombreuses ressources pour intervenir en amont et faire de la prévention.

Pour y voir plus clair, nous avons interrogé Antoine Courcoux, Alexandre Bonhomme Deveycx, respectivement psychologue du travail et psychologue clinicien du travail chez Moodwork.

La prévention en psychologie : quel intérêt ?

Comprendre les 3 niveaux de prévention

Pour bien saisir l’intérêt de la prévention en psychologie, il faut avoir en tête les 3 niveaux de prévention.

3 niveaux de prévention psychologie
  • La prévention primaire, la seule véritable prévention, intervient lorsque tout va bien : il s’agit alors de maintenir cette situation. Autrement dit, elle cherche à anticiper les facteurs de mal-être pour qu’ils ne se manifestent pas.
  • La prévention secondaire intervient lorsque les premiers facteurs de mal-être sont présents et représentent un risque (psychosocial notamment) sans que ce dernier n’ait encore dégénéré en atteinte à la santé. Son but est d’empêcher une telle dégénération et de faire disparaître le risque.
  • La prévention tertiaire intervient lorsque le mal s’est déjà déclaré. Malgré son nom, son but est avant tout curatif. Elle s’effectue souvent dans l’urgence, car il y a atteinte à la santé.

Aussi, lorsque l’on parlera de prévention en psychologie, il s’agira principalement de prévention primaire et secondaire.

Une prévention qui se complique avec le temps

Plus la prévention intervient tôt, plus elle est facile à mener. Il est ainsi plus simple de travailler sur les facteurs de RPS (prévention primaire), par exemple une surcharge de travail, que sur les RPS, par exemple le stress (prévention secondaire). Les atteintes à la santé comme le burn-out ou la dépression, qui relèvent de la prévention tertiaire sont, elles, les plus compliquées et les plus longues à gérer.

D’autant que ces niveaux de prévention sont cumulatifs. Ainsi, toute prévention tertiaire nécessite également des actions de prévention secondaire puis de prévention primaire pour être pérenne. Résoudre l’atteinte à la santé sans résoudre ce qui le risque qui y a mené peut potentiellement mener à une rechute.

Pour reprendre l’exemple ci-dessus, traiter un burn-out sera vain si on n’agit pas également sur le stress professionnel et sur ses causes, comme par exemple la charge de travail.

Ainsi, plus on attend, plus la prise en charge sera longue et difficile à mener, car il faudra intervenir à tous les niveaux de prévention.

En quoi consiste la prévention en psychologie ?

Bien qu’elle présente de nombreux avantages, la prévention (primaire et secondaire) n’est pas ce qu’on associe le plus souvent à la psychologie et elle demeure largement méconnue. En quoi consiste-t-elle alors ?

1. Informer et former

Procédés de base de la prévention, quel que soit le domaine, l’information et la formation contribuent à sensibiliser et à éduquer sur ce que sont les risques potentiellement encourus et leurs conséquences. Un tel savoir permet non seulement de mieux les comprendre, mais aussi de mieux les repérer quand ils se manifestent chez soi ou chez les autres.
En inculquant les bons réflexes, bon nombre de prises en charge psychologiques pourraient débuter bien plus tôt et bien des maux pourraient ainsi être évités.

Sur la psychologie

En premier lieu, il serait bon de mieux communiquer sur ce qu’est et ce que n’est pas la psychologie, sur ce qu’elle fait et ne fait pas.

Sur les différences avec la psychiatrie et la psychanalyse

Ainsi, les différences entre psychologie, psychiatrie et psychanalyse demeurent encore floues pour bon nombre de personnes. Cette confusion est particulièrement dommageable à la psychologie qui souffre encore de nombreuses idées reçues.

Sur les différentes branches de la psychologie

Pour donner une idée plus fine de ce qu’est la psychologie, il faudrait également cesser de la considérer comme une discipline unique. La psychologie comporte en effet de très nombreuses branches qui sont autant de spécialités. Ainsi l’expertise et l’action d’un psychologue du travail seront très différentes de celles d’un psychologue cognitif ou de celles d’un psychologue clinicien.
Mieux connaître la psychologie participera à mieux comprendre ce qu’elle peut nous apporter et aidera à mieux « choisir son psy », en fonction de ses besoins.

Sur ce que fait vraiment un psychologue

Il faudrait enfin redorer ce qui fait le savoir-faire des psychologues. Souvent, on a l’impression que faire de la psychologie ne consiste qu’à parler pour apporter un mieux-être, et que donc plus ou moins tout le monde pourrait être psychologue.

Or, il n’en est rien. Outre les connaissances précises que les psychologues possèdent sur leur discipline, ils ont également été formés pour savoir écouter activement et toujours tendre vers la neutralité et l’objectivité. Face à une situation qui l’émeut, l’irrite ou avec laquelle il est en désaccord, le psychologue se doit d’être dans l’oubli de soi pour être tout entier dans l’accompagnement de la personne qui a recours à lui.

Sous une apparente simplicité, c’est en réalité une attitude complexe à tenir car non naturelle.

Sur les maux principaux

Pour faire de la prévention en psychologie, il est également utile d’informer et de former sur les différents maux que la prévention cherche justement à éviter. Les intérêts à cet égard sont multiples : cela permettrait de mieux comprendre et de mieux repérer ces maux dès lors qu’ils commencent à se manifester, mais cela permettrait aussi de mieux lever une certaine confusion.

En effet, si l’on prend l’exemple du harcèlement, du fait d’une mésinformation sur le sujet, certaines personnes se disent harcelées alors qu’elles ne font pas face au harcèlement (mais peut-être à un conflit de personnes). À l’inverse, d’autres personnes, véritablement harcelées, ne se reconnaissent pas comme telles.

Parmi les maux les plus récurrents et pour lesquels il serait utile de faire de la prévention, on trouve :

  • La dépression
    Selon l’OMS :
    « La dépression constitue un trouble mental courant, caractérisé par la tristesse, la perte d’intérêt ou de plaisir, des sentiments de culpabilité ou de faible estime de soi, des troubles du sommeil ou de l’appétit, d’une sensation de fatigue et d’un manque de concentration.
    Elle peut être de longue durée ou récurrente, et porte essentiellement atteinte à la capacité des personnes à fonctionner au travail ou à l’école, ou à gérer les situations de la vie quotidienne. »

  • Le burn-out
    Le burn-out ou syndrome d’épuisement professionnel « est un ensemble de réactions consécutives à des situations de stress professionnel chronique dans lesquelles la dimension de l’engagement est prédominante. Il se caractérise par 3 dimensions :
    — l’épuisement émotionnel,
    — la dépersonnalisation ou le cynisme,
    — le sentiment de non-accomplissement personnel au travail. »
  • Le harcèlement

Le harcèlement peut être moral :

Il se manifeste alors « par des agissements répétés susceptibles d’entraîner, pour la personne qui les subit, une dégradation de ses conditions de travail pouvant aboutir à :
— une atteinte à ses droits et à sa dignité,
— une altération de sa santé physique ou mentale,
— ou une menace pour son évolution professionnelle. »

Il peut aussi être sexuel :

Celui-ci se caractérise « par le fait d’imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou comportements à connotation sexuelle ou sexiste, qui :
— portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant,
— ou créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante.

Est assimilée au harcèlement sexuel toute forme de pression grave (même non répétée) dans le but réel ou apparent d’obtenir un acte sexuel, au profit de l’auteur des faits ou d’un tiers. »

Sur les biais cognitifs et les biais de groupes

De manière plus poussée, on pourrait également sensibiliser aux biais cognitifs et aux biais de groupes. Avoir conscience de ces biais et de la façon dont ils altèrent notre jugement est très utile pour mieux comprendre nos positions et nos interactions, ce qui permet ensuite de les améliorer.

2. Véhiculer un discours plus positif sur la psychologie

On peut également s’attacher à porter un discours plus positif sur la psychologie afin de battre en brèche le tabou qui règne généralement autour des questions de santé mentale.

Valoriser le fait de parler

La parole est au cœur de l’action des psychologues. Or, il n’est pas toujours bien perçu de parler de soi et notamment de ses souffrances, souvent de peur de paraître plaintif. Cela a principalement à voir avec l’image de soi que l’on renvoie aux autres et à la société.
Les représentations traditionnelles font que ce phénomène concerne principalement les hommes, dont la société a longtemps attendu qu’ils soient forts, résistants, qu’ils ne pleurent pas, qu’ils n’expriment pas leurs émotions. Or reconnaître ses vulnérabilités et exprimer ses émotions sont deux dynamiques essentielles du travail psychologique.

Cela va de pair avec la notion d’acceptation, par opposition au combat.

Décorréler psychologie & problème

La psychologie, parce qu’on y a recours en dernière instance, quand le mal est déjà installé, est souvent associée à un problème : j’ai un problème, donc je vais voir un psychologue.
Inévitablement, cette association en appelle une autre : je vais voir un psychologue donc j’ai un problème, ce qui rend peu enclin à effectivement rencontrer un psychologue.

Tout comme on consulte un médecin généraliste dès que l’on a un doute ou une question concernant sa santé, on devrait pouvoir saisir un psychologue dès que l’on se pose une question sur son bien-être.

On devrait donc consulter un psychologue non pas pour résoudre un problème, mais pour éviter d’avoir un problème.

Décorréler psychologie & médical

De l’association de la psychologie à un problème découle l’association de la psychologie au thérapeutique, au médical afin de résoudre ce problème. Or, la psychologie n’est pas la médecine et les psychologues ne sont pas des professionnels de santé. La prétention médicale de la psychologie est d’ailleurs problématique puisqu’elle cherche à soigner sans appliquer les méthodes médicales.

Distinguer la psychologie de la médecine, et plus spécifiquement de la psychiatrie, serait non seulement nécessaire, mais aussi extrêmement profitable. Cela permettrait de débarrasser la psychologie des stigmas de la psychiatrie qui rejaillissent sur elle et notamment la peur de la folie.

Associer psychologie & conseil

Décorréler psychologie et problème, c’est donc aussi décorréler psychologie et médecine, ce qui permettrait de ménager une plus grande place à la prévention et au conseil pour avoir une bonne hygiène de vie psychologique.

Cette notion d’hygiène de vie psychologique, si elle devait intéresser la psychologie, est en réalité à l’initiative d’un tout autre domaine : celui du développement personnel. Les coachs ont d’ailleurs massivement investi ce champ du conseil et de la prévention et bénéficient d’une aura autrement plus méliorative que celle des psychologues.
Du fait que le coaching ne soit pas médicalisé, il est perçu bien plus favorablement. On rencontre un coach pour avoir des conseils, pour s’améliorer, pas pour résoudre un problème.

La psychologie devrait également investir ce champ plus amplement, en appliquant les méthodes scientifiques qui lui sont propres et qui lui permettraient de trouver sa place dans le champ de la prévention et du conseil.

En bref

La prévention en psychologie ouvre de véritables perspectives pour s’acheminer vers une meilleure hygiène de vie mentale. Si elle peine encore à trouver sa place face à l’idée bien installée que la psychologie est principalement thérapeutique, les récents événements et notamment la fameuse “vague psy” de la Covid commencent à rebattre les cartes : face à la montée des cas de stress, d’anxiété et de dépressions, l’idée fait son chemin qu’en psychologie comme ailleurs, il vaut mieux prévenir que guérir.

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