Lors de la 50ème édition du Forum économique mondial, tenue début 2020 à Davos, le rapport « Futur of jobs » a proposé une liste de dix soft skills essentielles pour l’emploi de demain. En tête de cette liste, on trouve : 1. la résolution des problèmes complexes ; 2. la pensée critique ; 3. la créativité.
Parmi les soft skills de ce podium, la pensée critique est peut-être la plus intrigante. Qu’est-ce que cela veut dire que d’avoir une pensée critique ? En quoi est-ce utile ? Et peut-on réellement atteindre des salariés qu’ils soient « critiques », alors qu’ils sont dans un nécessaire rapport de subordination par rapport à leur employeur ?

Qu’est-ce que la « pensée critique » ?

Désambiguïsation du terme « critique »

Il faut en premier lieu être au clair sur ce que signifie le mot « critique ». Dans le langage courant, le terme a pris une tournure péjorative et « critiquer » désigne communément l’émission d’un jugement négatif à propos de quelque chose ou de quelqu’un. Il ne s’agit pourtant là que d’un sens très particulier du terme.

À l’origine, « critique » vient du grec ancien kritikos, un adjectif qui qualifie une personne « capable de discernement et de jugement », lui-même issu du verbe krinein : « séparer », « choisir »,  « décider », « passer au tamis ».

La critique relève donc avant tout du tri des idées, de l’organisation des pensées. Lorsque l’on parle de « pensée critique » dans le monde du travail, il n’est donc pas question d’immodérément tout déprécier et contester. Il s’agit plutôt d’une manière de considérer les choses, en prenant du recul, en questionnant les choses, afin de cerner d’éventuels problèmes, ordonner ses pensées à leurs sujets et tirer les conclusions qui permettront d’avancer vers une résolution. Bien au contraire du sens courant, il s’agit donc d’être constructif et d’aller dans le sens du bien commun. 

La « pensée critique », entre attitudes et capacités

La différence entre « pensée critique » et « esprit critique »

Le psychologue Jacques Boisvert propose de distinguer « pensée critique » et « esprit critique ».

Selon lui, l’esprit critique relève d’une certaine posture intellectuelle, d’un certain état d’esprit à adopter, d’une certaine attitude. La pensée critique est quant à elle la réunion de cette attitude (l’esprit critique) et d’un ensemble de capacités qui permettent de mener la critique correctement.

En clair : pensée critique = esprit critique (attitude) + capacités à être critique

À cette équation, on pourrait encore ajouter les connaissances sur un sujet donné. Difficile en effet d’être critique sur un sujet que l’on ne maîtrise pas : si on vous affirme que la téléportation est désormais rendue possible grâce à la physique quantique, des connaissances en physique quantique sont indispensables pour vérifier l’information et exercer sa pensée critique. L’omniscience étant impossible, il est bien sûr possible et souhaitable d’alors recourir à un tiers spécialiste. Néanmoins, un telle démarche complexifie le processus et peut être un frein à la pensée critique.

Exemples de capacités critiques et d’attitudes critiques

La dichotomie entre attitudes et capacités mise en avant par Jacques Boisvert est en réalité issue des travaux du philosophe américain Robert Hugh Ennis qui propose une liste des attitudes critiques et une liste des capacités critiques.

Les capacités de la pensée critique
  1. Se centrer sur une question
  2. Analyser les arguments
  3. Poser des questions de clarification
  4. Définir les termes et juger les définitions
  5. Identifier les présupposés
  6. Juger la crédibilité d’une source
  7. Observer et juger les rapports d’observation
  8. Déduire et juger les déductions
  9. Induire et juger les inductions
  10. Élaborer des jugements de valeur
  11. Suivre les étapes du processus de décision
  12. Présenter une argumentation aux autres, oralement ou part écrit
Les attitudes de la pensée critique
  1. Chercher un énoncé clair du problème
  2. Chercher des raisons
  3. Essayer d’être bien informé
  4. Utiliser et mentionner des sources crédibles
  5. Tenir compte de la situation globale
  6. Essayer de rester rattaché au sujet principal
  7. Garder à l’esprit la préoccupation initiale
  8. Considérer des alternatives
  9. Avoir l’esprit ouvert
  10. Prendre position quand les raisons sont suffisantes pour le faire
  11. Avoir autant de précision que le sujet le permet
  12. Procéder d’une manière ordonnée avec les parties d’un tout complexe
  13. Utiliser ses capacités de pensée critique
  14. Être sensible aux sentiments, niveau de connaissance et degré de complexité des autres

Quels sont les intérêts de développer la pensée critique ?

Savoir mener une pensée critique présente de nombreux bénéfices, utiles à la fois dans la vie professionnelle et dans la vie personnelle.

Lutter contre les rumeurs infondées, les fake news et les fausses croyances

La pensée critique se fonde en premier lieu sur le doute et le questionnement. Or interroger les choses nous amène à rechercher des réponses. Pour que la recherche soit fructueuse, il est nécessaire de vérifier les sources et le bien-fondé des propos que l’on entend ou des faits que l’on constate. Il s’agit alors de se mettre en quête de preuves pour fonder un jugement solide, que l’on pourra ensuite aisément argumenter et soutenir. Alors qu’Internet nous fournit désormais une surabondance d’informations et que le phénomène des fake news a pris une ampleur inquiétante, être capable de discernement et de séparer le vrai du faux apparaît comme une compétence indispensable.

Se construire un avis propre

Suivre une telle démarche amène nécessairement à se construire un avis propre, argumenté et solide, et à ne pas juste répéter ce que l’on a lu ou entendu. D’une part, cela permet de nous préserver du conformisme et d’entrer véritablement dans le débat d’idées ; d’autre part cela nous préserve de la manipulation, voire de l’endoctrinement et du dogmatisme dont les conséquences peuvent être graves.

De manière plus professionnelle, se forger un avis propre permet de mieux manipuler les savoirs et les données. À l’ère de la big data et des statistiques, une progression mensuelle de 100 % d’un indicateur peut sembler être une bonne chose, mais si la valeur de référence de cette indicateur est faible, il n’y a peut-être pas raison de se réjouir démesurément. Si l’on considère par exemple le nombre de visite sur une page internet : une hausse de 100 % s’interprète différemment si l’on parle de +100 % par rapport à 4000 visites ou par rapport à 4 visites.

Se prémunir des pièges de la subjectivité

Exercer une pensée critique, qui tend à l’objectivité, permet également de se prémunir des pièges de la subjectivité. Il ne s’agit pas de dire que toute subjectivité est à museler : les émotions, notamment, sont d’une importance souvent sous-estimées et pouvoir les exprimer est capital. Néanmoins, il faut savoir prendre du recul à leur égard et balancer leur caractère parfois irrationnel avec la rationalité de la pensée critique pour ne pas fonctionner uniquement en se reposant sur nos intuitions et nos ressentis.

En la matière, il s’agit notamment d’apprendre à repérer et à déjouer les biais cognitifs qui nous touchent tous et altèrent subtilement et inconsciemment nos jugements. Parmi ces biais, citons-en deux que la pensée critique peut efficacement mettre en échec :

  • le biais de confirmation qui nous pousse à donner plus de crédit aux informations qui confirment nos idées préconçues et, parallèlement, à disqualifier plus facilement ce qui met à mal ces mêmes idées. Autrement dit, il s’agit de la reluctance que l’on peut avoir à changer d’avis.
  • l’effet de halo qui étend notre perception, positive ou négative, d’une partie à son tout, confirmant ainsi la première impression, partielle, que l’on a pu avoir de ce tout. Par exemple, une manifestation très courante de l’effet de halo est d’attribuer des qualités morales à une personne à partir de son physique : la beauté est associée au bon et la laideur au mal, alors qu’aucun lien de cause à conséquence n’existe entre ces deux domaines.

Favoriser l’innovation et la créativité

En favorisant le doute et le questionnement des acquis, la pensée critique cherche sans cesse à sonder s’il n’existe pas une autre explication, une meilleure voie, souvent insoupçonnée. Une telle démarche mobilise alors une certaine flexibilité cognitive au service de l’innovation, de l’évolution et de la transformation. La créativité n’est alors pas très loin, d’autant plus si la pensée critique porte sur une chose établie et que l’on ne pense pas spontanément à remettre en cause.

Les obstacles et écueils de la pensée critique

Malgré ses nombreux bénéfices, il n’est pas toujours évident d’appliquer la pensée critique dans un cadre professionnel. Plusieurs obstacles peuvent lui faire entrave. En outre, si ces obstacles ont été levés, demeurent encore quelques écueils qui pourraient la rendre inopérante, voire contre-productive.

Les obstacles à la pensée critique

L’émission de la pensée critique : le frein de la structure hiérarchique de l’entreprise

Par définition, les salariés entretiennent un rapport de subordination envers leur employeur. Si cette dernière est plus ou moins marquée, la hiérarchie persiste toujours et avec elle, la notion d’obéissance. Or, questionner l’autorité n’est jamais une chose simple, même si l’on est dans son bon droit. Ainsi, même s’il possède une pensée critique, un salarié peut être plus qu’hésitant à en faire usage ou a minima à en faire part, par crainte des conséquences. Ne risque-t-il pas de se faire « mal voir » et que cela joue en sa défaveur ?

La réception de la pensée critique : des interrogations perçues comme des affronts

Les interrogations que portent la pensée critique peuvent en effet être perçues par certains supérieurs comme de l’impertinence ou même comme des affronts. Cela peut arriver si l’encadrement est trop sûr de son autorité et ne tolère pas qu’on ébranle ne serait-ce qu’un peu ses décisions ou au contraire, s’il ne croit pas assez en sa légitimité et que la moindre remise en question lui apparaît comme un terrible désaveu.

S’il y a bien sûr une manière d’amener les choses et d’exprimer ses idées (grâce à l’assertivité ou à la communication non violente par exemple), il faut aussi garder en mémoire que l’esprit critique (qui motive la pensée critique) s’adresse avant tout à nous-même. Être critique et penser de manière critique, c’est avant tout être capable de dire à sa propre pensée, sinon qu’elle se trompe, du moins qu’elle mérite d’être reprise, modifiée, réadaptée en certains points trop bien fixés. Il s’agit alors d’une « vigilance épistémique », selon la formule du sociologue Gérald Bronner.

Deux écueils de la pensée critique

Si la pensée critique peut se développer et s’exprimer librement, elle n’est néanmoins pas à l’abri de quelques écueils susceptibles de la mettre en échec.

Une impossible omniscience

Exercer sa pensée critique, c’est chercher à s’approprier un sujet, à le comprendre, à tisser des liens entre les choses et les concepts. Il s’agit donc d’un processus cognitif dont il faut être conscient de la complexité. En effet, tout appliqué que l’on soit, on ne pourra jamais tout savoir et tout comprendre. Loin d’être découragé par ce fait, il faut alors chercher à mieux comprendre, le tout dans une démarche d’amélioration tant du sujet pensé que de soi.

Un enlisement dans la réflexion sans passage à l’action

Croire en la chimère de l’omniscience est non seulement décourageant, mais c’est également contre-productif. À trop vouloir comprendre un sujet, à trop vouloir le penser, on prend le risque de le limiter à son seul aspect théorique et de ne jamais lui donner une application pratique. La pensée critique, pour être efficace, féconde et constructive, doit mener à une prise de décision, à un passage à l’action. Peu importe si cette action est imparfaite : la pensée critique est un art du comparatif et non du superlatif. Ainsi, son but est de faire un choix (comme le rappelle l’étymologie) : non pas le meilleur qu’il soit, mais meilleur que s’il n’avait pas été guidé par une démarche critique.

Comment favoriser la pensée critique en entreprise ?

Les facteurs qui favorisent le développement de la pensée critique au sein d’un environnement professionnel relèvent avant tout de la culture de l’entreprise.

Instaurer un climat de respect

Sans une atmosphère de respect et de confiance, on ne peut espérer de chacun qu’il exprime librement ses doutes et interrogations, qui sont à la base de la pensée critique.

Savoir être humble et se remettre en question

La pensée critique, par l’usage qu’elle fait de la raison, du doute et de la recherche éclairée de réponses est intimement liée à la méthode scientifique. Or, tout comme les réponses apportées par la science, les réponses apportées par la pensée critiques sont partielles et temporelles : elles ne sont valides que jusqu’à ce qu’on puisse en trouver de meilleures. Il s’agit alors de faire preuve d’humilité et d’être conscient que nos actions sont perfectibles, sans que cela soit un frein à leur réalisation.

Embrasser la diversité comme une richesse

Plus les points de vue seront variés, plus on peut nourrir un débat constructif et plus on augmente les chances que le résultat soit le meilleur possible. Très liée à la question de l’égalité professionnelle, la diversité est une richesse pour l’entreprise. De récentes études tendent d’ailleurs à démontrer que la diversité au sein d’une organisation favorise directement la surperformance par rapport aux concurrents qui le sont moins.

Une astuce de zététique pour finir

La zététique (du grec ancien zêtêtikós, « qui cherche, qui enquête ») est une attitude qui consiste à chercher la vérité avec autrui par la confrontation des points de vue. Remise récemment au goût du jour comme un art du doute, elle est un moyen pour la réflexion et l’enquête critique.

Un bon moyen de cultiver sa pensée critique, selon les zététiciens, est de considérer que chaque jour est un premier avril et d’ainsi tout appréhender avec le même doute et le même scepticisme que si l’on s’attendait à un canular. Par exemple : êtes-vous sûrs que le mot « zététique » existe ?

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