Sébastien Vaumoron, psychanalyste spécialisé en entreprise et consultant/formateur en RPS-QVT du cabinet Evimeria, partage aujourd’hui avec nous les résultats de sa dernière étude sur l’impact du télétravail sur la santé des salariés.

Avec le confinement, le télétravail a été fortement étendu. Face à la soudaineté de l’urgence sanitaire, bon nombre d’entreprises se sont montrées agiles et ont très rapidement répondu à la nécessité d’organiser massivement le télétravail. Seulement, comme il n’a pas pu être anticipé dans les meilleures conditions, cela a parfois dû être organisé et mis en place de façon un peu « sauvage » pour répondre à l’urgence sanitaire.

A l’heure où les contraintes sanitaires s’allègent, il nous semble important de revenir sur cette expérience pour tirer quelques enseignements de cette expérience inédite pour mettre en place un accord de télétravail.

L’impact du télétravail : premier constat

Les deux types de télétravail à dissocier

Le premier élément à rappeler est que cette longue expérience massive n’est pas à confondre avec le télétravail « classique ». En effet, jusque-là, le télétravail servait à améliorer la Qualité de Vie des salariés dans un intérêt commun avec leur entreprise. Cette année, sa soudaine massification a eu comme priorité la réduction du risque de contamination virale. A cela s’est ajouté une mesure de confinement qui a obligé une grande partie des télétravailleurs à suspendre leur vie de loisirs, sportive, sociale, amicale etc. Le tout, associé chez certains d’entre nous à de l’anxiété face à ce risque biologique pour nous, pour notre famille, nos amis, nos collègues etc.

Il ne faut donc pas faire de ces quelques mois d’expérience du télétravail un modèle de ce qu’est réellement le télétravail, car celui-ci ne s’est pas déroulé dans les meilleures conditions. En revanche, le bénéfice secondaire est l’effet de loupe que cela a pu produire du fait de sa forte intensité dans ce type des conditions sanitaires et sociales.

Une étude sur l’impact du télétravail sur les salariés

Dans ce cadre inédit, j’ai mené une étude sur 170 salariés passés en télétravail, salariés principalement issus du tertiaire répartis sur 6 pays francophones, dont quatre entreprises engagées dans l’étude avec deux en France, une au Québec et une autre au Sénégal. Les données rapportées ici ne différencient pas l’origine des réponses par pays, ou si le questionnaire a été rempli par un salarié sur sa propre décision individuelle, ou s’il s’agit d’un salarié d’une des quatre entreprises engagées dans ce programme de recherche. C’est donc un regard global qui est proposé ici pour mesurer l’impact du télétravail sur la santé.

Une dizaine de points étaient abordés par des questionnaires issus et validés par la recherche en psychologie du travail. Pour cet article, nous retiendrons trois aspects :

  • Les risques psychosociaux liés au télétravail,
  • Les facteurs de santé avec le paradoxe inattendu des résultats,
  • L’articulation vie professionnelle / vie privée qui entre fortement dans les facteurs de QVT.

L’impact du télétravail sur les risques psychosociaux

Impact du télétravail n°1 : une charge mentale plus lourde

Il apparaît que l’intensité de la charge mentale a augmenté, avec notamment un temps accru dédié au classement des informations à traiter pour 60% des télétravailleurs. Le volume d’informations à traiter a quant à lui augmenté pour 70% des salariés interrogés.

Impact du télétravail n°2 : l’importance du manager

Le même nombre de personnes indique que les managers ont su apporter une reconnaissance symbolique telle que des encouragements, remerciements ou félicitations, ce qui accroît la motivation au travail pour un peu plus de deux salariés sur trois. On note aussi qu’une réponse rapide de la part d’un manager apporte un sentiment de valorisation pour un salarié sur deux.

Impact du télétravail n°3 : une plus forte pression liées aux télécommunications

Cependant, l’éloignement des collègues et des managers, qui implique de passer davantage par une communication écrite, a augmenté le sentiment de pression chez les télétravailleurs, notamment par la quantité de messages reçus et le fait qu’ils n’arrivaient pas à tous les traiter. Cela fait que 39% d’entre eux ont ressenti une pression supérieure à l’habitude quand il leur a été demandé de faire un point sur l’avancement des dossiers, et 59% d’entre eux ont ressenti une pression supérieure à l’habitude face à un mail de « reproche » de la part de leur supérieur hiérarchique.

Impact du télétravail n°4 : l’équilibre vie professionnelle/vie personnelle mis à mal

Par ailleurs, dans ces facteurs de stress, 38% des salariés indiquent qu’ils ont eu à prendre des décisions dans un temps plus bref. On note également une augmentation du temps de travail sur le temps personnel dans 68% des cas. On relève une légèrement augmentation (+6 points) du sentiment de ne pas pouvoir faire correctement son travail à cause de la quantité de tâches à faire, ce qui laisse penser que l’application apportée au travail a été peu affectée par cette situation

L’impact du télétravail sur la santé physique

Une recrudescence des TMS

Faute de poste de travail adapté au domicile, on relève évidemment une augmentation des douleurs liées à de potentiels Troubles Musculo-Squelettiques (TMS) pour les épaules (19%), les cervicales (22%), le haut du dos (26%), le bas du dos (36,5%) et le poignet pour 11% des cas. On note ainsi l’importance d’avoir un poste de travail ergonomique dans l’entreprise, mais aussi chez soi car les conséquences de lombalgie chronique ou autre TMS augmentent un sommeil de mauvaise qualité et donc accroît la fatigue. D’ailleurs, on note que ceux qui dormaient très mal avant le confinement sont passés de 2,5% à 11,7%.

Une hausse de la consommation de stimulants

Bien sûr, conjugué à l’anxiété et au stress liés à la pandémie, cela donne un contexte de télétravail des moins favorables ! De plus, l’ensemble des ces facteurs conduisent à augmenter la consommation de produits stimulants (café, thé, tabac) en journée, pour faire face à la journée de travail, ce qui augmente aussi les risques cardio-vasculaires.

Paradoxe : les salariés les plus satisfaits sont ceux pour qui l’impact physique du télétravail est le plus fort

Enfin, le paradoxe qui ressort de cette étude est que les 73% des personnes qui se disent « satisfaits » ou « totalement satisfaits » du télétravail sont celles qui ont eu le plus fort taux d’augmentation de douleurs physiques de type TMS. En effet, elles représentent 60% des douleurs de cervicales, 62% des douleurs d’épaule, 68% des douleurs du haut du dos, et 60% des douleurs du bas du haut.

Il s’avère que les personnes les plus satisfaites par le télétravail sont aussi celles qui ont le plus augmenté leur consommation de stimulants : 68% d’entre elles ont augmenté leur consommation de tabac, 55% pour le café, 58% pour le thé, 70% pour des vitamines. Quant à l’alcool, qui a un effet anxiolytique/relaxant, et sédatif à dose un peu élevée, on note une augmentation de sa consommation pour deux personnes sur trois se disant « satisfaits » ou « totalement satisfaits » du télétravail.

Paradoxalement, les plus satisfaits du télétravail sont donc aussi ceux ayant le plus augmenté leur consommation de stimulants et d’alcool. Il y a donc un point de vigilance et de prévention à apporter sur l’impact du télétravail sur ces facteurs de santé.

L’impact du télétravail sur l’équilibre vie personnelle / vie professionnelle

Aujourd’hui, 43% des salariés ont indiqué ne pas avoir pu profiter pleinement de la présence de leur environnement familial durant ce confinement, 46% estiment ne pas avoir pu remplir pleinement leurs obligations familiales à cause de leur emploi du temps professionnel, et 52% des personnes indiquent trouver difficile de remplir leurs obligations familiales car elles sont toujours en train de penser au travail. La qualité de l’articulation entre vie privée et vie professionnelle est donc très mitigée.

Que faut-il en retirer ?

Le télétravail peut avoir des conséquences positives pour les salariés, mais pour s’en assurer au-delà de la crise sanitaire, il faut impérativement veiller :

  • aux questions d’aménagement des postes de travail pour prévenir les TMS
  • à la charge de travail
  • à la déconnexion obligatoire hors du temps normal de travail pour garantir une articulation vie privée / vie professionnelle satisfaisante.

D’autant plus que le télétravail mêle la Qualité de Vie au Travail à la qualité de vie générale :  si on peut se « déconnecter » du travail en quittant le bureau, on ne peut pas en faire autant quand le travail se fait chez soi. Il est donc important d’accompagner ces changements avec la plus grande vigilance et ne pas perdre de vue que l’impact du télétravail sur vos salariés peut être aussi positif que négatif

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« Quelles leçons tirer du télétravail contraint pour envisager celui de demain ? »